Lampedusa : ce que peut faire la Suisse

La surenchère verbale de MM. Blocher, Müller et Pfister à laquelle on assiste depuis quelques jours au-sujet de la politique d’asile européenne est à la hauteur de l’impasse dans laquelle se trouve la droite aujourd’hui. C’est une bien triste commodité de s’en prendre à l’Europe et de lui faire la leçon alors qu’on est responsable de toutes les grandes réformes de l’asile en Suisse depuis maintenant 20 ans basées sur la mainmise et le verrouillage des frontières et le « chacun pour soi » national.

Plutôt que de la réveiller, la récurrence des drames à Lampedusa agit sur la droite méthodiquement comme un somnifère toujours plus puissant. Faut-il rappeler que si des boat people syriens et somaliens en fuite traversent la Méditerranée, c’est parce que les pays de l’UE et la Suisse refusent de leur délivrer les visas qui leur permettraient de venir légalement demander l’asile en Europe et en Suisse ?

La Suisse n’échappera pas – malgré ses forteresses – aux impacts des ravages survenus au sud de la Méditerranée. Dans son propre intérêt, un changement de politique migratoire s’impose. On se doit de répondre sans détour aux détresses lorsqu’elles sont réelles par une réactivation coordonnée avec l’UE des contingents de réfugiés et une politique étrangère de gestion de crise efficace. Quant à la migration économique, il faut l’encadrer par des véritables programmes de mobilité, la création de contingents de main d’œuvre pour des migrants peu qualifiés et une aide au développement à hauteur de 0.7% de notre PIB.

Le seul moyen d’accéder à l’asile est donc le recours aux passeurs. Face à cette impasse, il est important de rouvrir le débat sur les procédures d’ambassade, y compris avec l’UE qui les a également supprimées.

Fait important, l’expérience démontre que la procédure d’ambassade permettait d’accorder une protection à des personnes véritablement persécutées avant qu’elle ne soit supprimée lors de la dernière votation populaire du 9 juin 2013 sur le droit d’asile. La droite prétendait que les visas humanitaires constituaient une alternative à la possibilité de déposer des demandes d’asile aux ambassades. C’est faux. Le visa humanitaire n’est pas un moyen de remplacement suffisant car son application est en principe bien plus limitée : alors que plus de 200 autorisations d’entrée via la procédure d’ambassade étaient délivrées en moyenne par année, seules une petite dizaine de demandes de visas pour motifs humanitaires ont été acceptées au cours de ces derniers mois. Le seul moyen d’accéder à l’asile est donc le recours aux passeurs. Face à cette impasse, il est important de rouvrir le débat sur les procédures d’ambassade, y compris avec l’UE qui les a également supprimées.

Quant à l’idée de créer des camps, rappelons-nous que la logique concentrationnaire est déjà partout. En Libye, Soudan, Tchad, Maroc, Turquie, Ukraine, Mauritanie et Liban, les camps d’étrangers sont déjà devenus un instrument privilégié de gestion des populations migrantes. Des personnes y sont détenues sans condamnation ni jugement, souvent dans des conditions de type carcéral, au seul motif qu’elles n’ont pas respecté les règles relatives au franchissement des frontières et au séjour, alors que ces règles peuvent être contraires au droit international. Créer des « Lager » sous l’égide de l’ONU en Lybie (puisque c’est de là que les migrants partent) est une idée absurde. Le pays n’est pas signataire de la Convention relative au statut de réfugié. On doit avoir à l’esprit ce que sont les camps de réfugiés palestiniens dans la région du Liban, de Jordanie et de Cisjordanie. Dans ces camps où s’entassent des millions de personnes, le désespoir, la désolation et l’humiliation peuvent facilement entraîner toute une population vers la haine et tous les extrêmes. Y faire grandir des centaines de milliers d’enfants serait une aberration humaine.

La politique migratoire de la Suisse doit être une ambition et non un renoncement.