La faiblesse de la feuille de route Didier Burkhalter, c’est Didier Burkhalter

Il y a 20 ans Jean Pascal Delamuraz avait eu du mal à convaincre que l’on votait sur l’Espace économique européen (EEE) et non sur une adhésion à l’Union européenne (UE). La technicité d’une explication institutionnelle ne résiste pas deux secondes aux flammes d’un débat passionnel et hautement émotionnel comme tous ceux qui engagent la notion de souveraineté. Le débat EEE de 1992 était de ceux-là. Le contradicteur de Jean Pascal Delamuraz, l’UDC Zurichois Christoph Blocher allait être consacré, mais 49,7% des Suisses avaient suivi les desseins du Radical vaudois.

Vingt ans plus tard, un autre libéral-radical – également romand – doit réformer une voie bilatérale avec l’Union européenne qui est la conséquence directe de ce vote de décembre 1992. Didier Burkhalter tient là aussi le dossier qui marquera sa carrière, scellera son destin de conseiller fédéral. Et ça commence plutôt bien pour le Neuchâtelois puisque le Conseil fédéral a donné le feu vert à sa feuille de route de mandat de négociations avec l‘UE.

A gauche comme à droite (hors UDC), le scepticisme le dispute à un enthousiasme homéopathique.

Le Conseil fédéral Didier Burkhalter doit accepter que l’émotion joue aussi un rôle en politique. (Image : Keystone/ Peter Schneider)

La Suisse pourrait ainsi, selon la solution Didier Burkhalter, reprendre les évolutions du droit et se garder la possibilité du référendum. Les différends, eux, seraient non pas tranchés mais interprétés par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). La décision finale revenant toujours au politique en Suisse qui pourrait dénoncer l’accord s’il venait à prendre des contours trop déplaisants.

«Traité colonial», c’est ainsi que l’UDC a qualifié la chose. Normal, le parti a prospéré sur cette thématique. A gauche comme à droite (hors UDC), le scepticisme le dispute à un enthousiasme homéopathique. Car ce n’est pas le contenu de ce mandat de négociation, mais l’idée même de débattre de l’Europe qui fait peur: tous les partis politiques craignent le méchant retour de bâton aux prochaines élections.

Pas Didier Burkhalter qui fait preuve d’un courage et d’une volonté que l’on ne lui soupçonnait pas. Déterminé, il a expliqué l’importance économique de la relation Suisse Europe, rappelé les chiffres et s’est même permis quelques interjections: «Si on veut, on peut!» ou «Arrêtez de croire que la Suisse ne compte pas!»

Il lui reste maintenant à se dépasser et accepter que l’émotion joue aussi un rôle en politique. Homme de dossier, travailleur infatigable, Didier Burkhalter refuse de personnaliser les objets en politique. Il ne veut que des faits, du concret. Comme si la politique était un objet rationnel où toute décision n’était le fruit que d’un long processus en milieu stérile parfaitement analysé et maîtrisé.

C’est une erreur qui fait de Didier Burkhalter la faiblesse de la feuille de route de Didier Burkhalter. Ses adversaires, UDC notamment, le savent bien qui ont lancé la polémique des juges étrangers. Point de détail dans l’ensemble des relations avec l’UE, mais symbole fort qui renvoie au bailli Guessler de notre Guillaume Tell national.

Que Didier Burkhalter le veuille ou non, le décor a été posé. Et par d’autres que lui. Il doit y jouer sa participation, y faire entendre sa voix. C’est-à-dire expliquer sans relâche la position du Conseil fédéral, ne pas reculer face aux attaques mais y répondre, user aussi de symboles – l’émotion mise en mots! – et arrêter de croire qu’un bon argument fait son chemin tout seul dans l’opinion publique. Il y a d’ailleurs une pointe de vanité dans l’attitude d’humilité du Neuchâtelois qui croit pouvoir changer les règles du jeu.